de Gruissan à Toulon
En Méditerranée — N°2
Lundi 15 juin 2026 —

Nous venons de jeter l’ancre dans la Hanse Méjean, entre Toulon et La Garde. C’est un endroit magnifique, niché à l’abri des roches et des pins : cette hanse naturelle comporte une belle et grande plage. De part et d’autre, deux tout petits villages escarpés, constitués de maisonnettes colorées, encadrent la crique. Tout respire le calme et la tranquillité. En surplomb, de fastueux hôtels de luxe et de magnifiques demeures trônent discrètement. Nous faisons partie de leur paysage avec nos beaux voiliers dispersés sur l’eau — mais eux, on ne les voit qu’à peine. Ici, tout en bas, on est à une autre époque.





Pour protéger les marins, mais aussi la mer et ses précieux trésors, Notre-Dame du Cap Falcon veille silencieusement.
C’est donc à bord de Miamorca, au mouillage dans cette eau transparente et déjà chaude, que je rédige ces quelques mots. Voilà 5 jours que nous sommes partis de Gruissan. Nous sommes près de Toulon pour les derniers préparatifs avant la traversée vers la Corse. Et déjà, en quelques jours, nous sommes passés par tous les états ! À l’image des vents croisés de ces derniers jours, les émotions à bord ont pris toutes les couleurs ! La Méditerranée nous a fait savoir de manière très claire qu’il nous faut apprendre à l’apprivoiser — et comme la rose du Petit Prince, elle ne va pas se rendre docile aussi facilement ! Il va falloir la mériter. Quant à Miamorca, il n’avait plus navigué depuis fort longtemps et nous le connaissions encore peu, donc là aussi, on a eu l’occasion de faire plus ample connaissance.
Nous sommes d’abord partis dans des conditions de vent assez soutenues d’après la météo. On a choisi d’y aller quand même — c’était un bon moyen de tester le bateau, les voiles et la tenue à bord en conditions réelles. Sauf que les prévisions météo se sont avérées bien en dessous de la réalité… Nous qui partions pour un vent établi et raisonnable pour cette première, nous avons navigué vers le port de Frontignan, juste après Sète, avec des rafales atteignant les 30 nœuds ! De quoi nous secouer correctement ! Pour une première, c’était bien sportif !
Nous avons pu sortir les voiles, les trois : le génois à l’avant, la grand-voile sur enrouleur au centre et l’artimon à l’arrière. Tout fonctionne — c’est déjà bien. Les voiles sont fatiguées, preuves de leurs nombreuses navigations passées, mais pour le moment ça ira très bien. La Méditerranée nous a donc enseigné une constante très importante : ici, il faut être prêt à prendre des ris et à les lâcher plusieurs fois par jour ! Avec une tendance à la pétole le matin et à la tempête l’après-midi ! Il faut donc une bonne condition physique pour celui qui est au réglage des voiles — c’est le rôle de Miguel.





Pour cette traversée de 35 milles nautiques, le strict minimum en voilure était de mise et malgré le peu de toile à l’air, nous avancions à 7 ou 8 nœuds (environ 15 km/h), ce qui est déjà très bien. Le bateau est très lourd mais, bien lancé à l’aide de ce genre de vent, ça dépote ! Nous sommes très agréablement surpris par le confort à bord : ça gîte peu, on est confortablement installé sous la casquette du cockpit, protégés des embruns, des bourrasques et du soleil. La barre se manœuvre très bien — c’est souvent mon rôle — et récupère très bien les embardées du bateau quand il remonte au vent. La même traversée sur notre ancien bateau Odilon aurait été bien plus « douloureuse ». Du coup, on savoure ! Il y a le pilote automatique d’origine mais nous n’avons pas encore pris le temps d’en découvrir le fonctionnement, donc pour ces 2 premiers jours on prend nos quarts et les réflexes marins reviennent très vite : repérer les casiers sur l’eau, assurer la veille, tenir le cap, surfer sur les vagues !
C’est donc avec assurance, forts de notre expérience de la veille et persuadés d’avoir passé le plus dur, que nous sommes repartis vers Marseille. On a mis davantage de voile, on surfe sur les vagues, on tente la ligne de pêche et on prévoit même le premier mouillage sur l’île du Frioul pour tester notre autonomie à bord ! Sauf que là, ça s’est corsé — et en entrant dans la baie de Marseille, le vent déjà établi n’a fait que se renforcer. Secoués comme des cocotiers, il a fallu ranger les voiles… Là, on remercie le bon fonctionnement du moteur et sa puissance pour assurer les manœuvres. Arrivés devant le mouillage prévu, il était tout simplement impossible de s’installer dans ces conditions : trop de vent, pas dans la bonne direction — ballottés dans tous les sens, nous avons fui vers le port le plus proche pour nous mettre à l’abri… Il était déjà tard, le jour tombait, aucune place accessible en vue, le port fermé… Bref, moment de stress. Serrer les dents, prendre des décisions rapides, ne pas s’énerver, rester calmes et concentrés pour gérer la crise… Bon, rien de grave, mais plutôt que de dormir dans une petite crique bucolique avec un joli coucher de soleil, nous avons dormi en pointillé, amarrés sur un ponton de station-service en attendant le jour pour repartir ! L’aventure commence ! Ce soir-là, j’étais exténuée.





Les jours qui ont suivi ont été bien plus doux niveau navigation. Nous avons rejoint Yoann, le fils de Miguel, et sa copine à Six-Fours-les-Plages, au port du Brusc, pour établir notre premier mouillage. Le vent s’est calmé… trop calmé… il n’y en avait plus assez pour naviguer à la voile. Ce fut donc une journée de navigation au moteur presque toute la journée (13h de traversée) et nous avons jeté l’ancre juste devant le port, protégés par l’île des Embiez. C’est l’heure des premières baignades, des allers-retours à terre en annexe (notre zodiac), de la première sortie du kayak et du premier coucher de soleil au calme, au milieu de l’eau, seuls au monde ! On aime ça et les habitudes reviennent très vite ! C’est aussi les premiers tests liés à notre autonomie électrique… Et là, de nouveau, quelques complications nous tombent dessus : le propulseur ne fonctionne plus, la charge des batteries semble insuffisante, plusieurs équipements semblent défaillants… Et il est hors de question de se lancer dans la traversée vers la Corse sans être sûrs de notre autonomie électrique !





On se détend quand même avec les enfants pour le week-end — plaisir de partager à bord des moments conviviaux. On part visiter l’île des Embiez avec un autre mouillage dans une petite crique et on partage de bons repas. La famille, c’est sacré, et partager notre petit bonheur à bord nous remplit de joie !

Ce moment fut l’occasion de célébrer un événement très particulier : le baptême de Miamorca ! En effet, nous avons renommé notre nouveau bateau et la tradition des navigateurs est de procéder à une cérémonie — la légende du Macoui.
L’histoire dit que chaque bateau possède un esprit lié à son nom : le Macoui. Changer le nom sans respecter la tradition provoquerait la colère des dieux et le malheur en mer. Il existe donc un rituel pour « tuer » l’ancien Macoui et accueillir le nouveau.
Nous avons donc solennellement suivi la tradition en saoulant le Macoui de l’ancien bateau, en coupant son sillon par sept fois pour le tuer et ainsi accueillir officiellement le nouveau Macoui de Miamorca, pour de belles aventures en toute sécurité. C’est plutôt folklorique et ça répond aux tendances superstitieuses des navigateurs — mais se balader ainsi à travers les mers et les océans au gré du vent sur nos fidèles destriers n’est pas sans danger. Alors, créer ce nouveau lien un peu officiellement avec notre nouveau bateau Miamorca nous a soulagés. Ce partage avec les jeunes à bord était tout à fait atypique et divertissant !





La fin du week-end et la journée d’aujourd’hui ont été bien plus studieuses, et un à un, les petits soucis techniques ont trouvé leur solution. À bord, savoir bricoler est tout simplement indispensable.
Demain nous passerons une nuit au port pour refaire les pleins — puis ce sera l’heure des 24 heures de traversée vers la Corse !



















